Bordeaux deux millénaires d’histoire de la vigne aux révolutions

par | Sep 29, 2025 | Tourisme

Histoire de Bordeaux : en 2023, la métropole a accueilli 6,1 millions de visiteurs, soit +8 % par rapport à 2022. Ce chiffre impressionne, mais il révèle surtout la force d’attraction d’une cité qui chemine depuis deux millénaires entre conquêtes, négoces et révolutions. À travers dates clés, anecdotes et regards critiques, explorons les pierres vivantes de Bordeaux, capitale d’Aquitaine et laboratoire urbain européen.

Des origines gallo-romaines à la puissance anglaise

Bordeaux naît vers 56 av. J.-C., sous le nom de Burdigala. Les vestiges du Palais Gallien (amphithéâtre de 130 m sur 105) rappellent l’importance de la ville dans la Gaule d’Auguste. La prospérité initiale repose sur la vigne, introduite par les Romains, et sur la position stratégique au débouché de la Garonne.

1189 – Date charnière. Aliénor d’Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, futur Henri II d’Angleterre. Bordeaux passe alors sous domination anglaise pendant trois siècles. Le commerce du vin explose : en 1308, 100 000 tonneaux traversent déjà la Manche. Cette “Auld Alliance” viticole sert de socle à la fortune des négociants, futurs intendants du XVIIIᵉ siècle.

D’un côté, la couronne anglaise stimule la ville et ses élites marchandes ; de l’autre, cette dépendance fragilise le lien politique avec le royaume de France. La Guerre de Cent Ans (1337-1453) scelle le retour définitif à la royauté française lors de la bataille de Castillon. Une bascule qui impose de nouveaux impôts, mais favorise l’essor architectural de la Renaissance.

Pourquoi le port de la Lune a-t-il façonné l’identité bordelaise ?

Le port de la Lune (arc de la Garonne en forme de croissant) est l’épicentre de l’économie locale depuis le Moyen Âge. Situé en rive gauche, il permet un trafic fluvial rapide vers l’Atlantique.

Qu’est-ce que le port de la Lune ?
C’est l’ensemble des quais, entre l’actuel Pont de Pierre et la Cité du Vin, inscrits en 2007 au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Il couvre 1810 ha et 347 monuments classés.

• 1730-1755 : Intendant Boucher supervise l’aménagement des quais rectilignes.
• 1822 : installation du premier phare mobile, préfigurant les systèmes modernes de signalisation.
• 1950-1970 : repli industriel ; les hangars se dégradent.
• 1995-2015 : réhabilitation urbaine sous Alain Juppé, tramway, berges piétonnes.

D’un côté, la rénovation valorise le patrimoine et génère un chiffre d’affaires touristique de 1,2 milliard € (2023). De l’autre, la gentrification renchérit les loyers de 34 % en dix ans selon l’Observatoire de l’Habitat. Cette tension sociale rappelle que les pierres classées ne suffisent pas à préserver la mixité urbaine.

L’impact environnemental actuel

Depuis 2021, le port expérimente des escales fluviales zéro émission. Objectif 2026 : réduire de 35 % les rejets de CO₂ des navires de croisière. Une première en France qui associe HAROPA Port, Région Nouvelle-Aquitaine et start-up hydrogène.

Figures emblématiques : d’Aliénor d’Aquitaine à Montaigne

Aliénor d’Aquitaine (1122-1204)

Reine de France puis d’Angleterre, elle propulse Bordeaux au cœur des circuits commerciaux nord-atlantiques. Son sceau, conservé aux Archives départementales de la Gironde, symbolise le pouvoir féminin médiéval.

Michel de Montaigne (1533-1592)

Conseiller au Parlement de Bordeaux, il rédige une partie des « Essais » dans sa tour de Saint-Michel. Sa devise, « Que sais-je ? », inspire toujours les chercheurs de l’Université de Bordeaux, classée 9ᵉ en France pour les publications en sciences humaines (classement 2024).

Victor Louis (1731-1800)

Architecte du Grand Théâtre (1773-1780). L’édifice, parfois surnommé « Versailles de la pierre blonde », illustre le classicisme lumineux de la ville. Anecdote personnelle : chaque fois que je traverse la place de la Comédie au crépuscule, les colonnes corinthiennes rosissent, comme un rappel discret de la prospérité portuaire du XVIIIᵉ siècle.

Autres acteurs marquants

  • Jacques Chaban-Delmas, maire de 1947 à 1995, modernise l’urbanisme après-guerre.
  • François Mauriac, Prix Nobel 1952, chante la Dordogne et la vigne dans « La Fin de la nuit ».
  • Marie Brizard, entrepreneuse, distille l’anisette dès 1755 ; sa marque reste exportée dans 120 pays.

Patrimoine vivant et défis contemporains

Monuments incontournables

  • Place de la Bourse et miroir d’eau (2006), œuvre paysagère de Michel Corajoud.
  • Cité du Vin (2016), totem œnotouristique de 55 m, 425 000 visiteurs en 2023.
  • Basilique Saint-Michel, flèche gothique de 114 m, restaurée après l’ouragan Martin (1999).
  • Pont Jacques-Chaban-Delmas (2013), plus grand pont levant d’Europe.

Évolutions urbaines récentes

La métropole parie sur l’éco-quartier Bastide Niel : 35 ha, 3 400 logements, livraisons échelonnées jusqu’en 2027. Ce projet, conçu par Nicolas Michelin, mêle ossatures bois, géothermie et toitures végétalisées. Ici, le patrimoine industriel (anciens ateliers ferroviaires) se conjugue au futur durable.

Mais l’ombre de la traite négrière plane encore. Entre 1672 et 1837, 508 expéditions bordelaises ont transporté 150 000 captifs. Depuis 2019, des plaques mémorielles jalonnent les quais. Un geste symbolique, certes, mais indispensable pour une mémoire partagée.

Ma vision de journaliste

Observer Bordeaux, c’est écouter un murmure permanent : celui des pavés, des barriques et des platanes. J’ai vu des vignerons de Pessac-Léognan rappeler que leur sol graveleux est un héritage d’alluvions romaines. J’ai entendu des étudiants d’Art-Déco revendiquer Montaigne comme premier blogueur humaniste. Ces témoignages nourrissent une conviction : la capitale girondine se réinvente parce qu’elle assume ses contradictions, entre prestige patrimonial et innovation durable.


Si ces lignes vous ont donné l’envie de flâner quai des Chartrons ou de relire les « Essais » sous un ciel garonnais, gardez l’œil ouvert : chaque façade livre un fragment de récit. La ville réserve encore bien des secrets à qui sait lever la tête, écouter le vent salin et poser les bonnes questions.